Home / Archives / Russie : projet 2012, il faudra compter avec Anatolii Tchoubaïs

 

Publié le 25 janvier 2012 sur le site du cercle Capitalisme & Liberté.

Auteur : Arnaud Kalika, directeur du séminaire Russie-CEI à l’université Paris II Panthéon-Assas

La chute de l’URSS a été le tombeau de l’utopie économique du système socialiste. Vladimir Poutine est souvent vilipendé par la presse occidentale pour avoir jugé ce nœud historique de la « roue russe » comme l’un des événements les plus graves qu’ait pu connaître son pays. Pourtant, Vladimir Poutine a certainement raison et ses mots méritent un effort de compréhension.

Thomas Gomart, chercheur et directeur du développement à l’IFRI, a récemment mis en lumière sur France Culture l’importance de penser le tandem Poutine-Medvedev à l’aune du facteur historico-générationnel. Vladimir Poutine est un produit du système soviétique. Il représente toute une génération qui a subi le traumatisme de 1991 ainsi que les avanies de certains experts américains ayant espéré la disparition de la Russie en tant qu’entité géopolitique. Il est encore trop tôt pour savoir ce que l’histoire retiendra de l’empreinte « poutinienne » tout comme il est encore trop tôt pour s’interroger sur la portée historique des réformes engagées depuis 1999.

UN SURVIVANT RÉFORMATEUR

Parmi ceux qui ont survécu au séisme de 1991, la génération des « jeunes réformateurs » est un cas intéressant, incarné mutatis mutandis par la longévité aux affaires d’Anatolii Tchoubaïs. L’ancien chef de l’Administration présidentielle su trouver le chemin de la puissance au travers d’une compétence incontestée par les Présidents successifs. Ses réseaux d’amitiés lui ont permis de rendre le séné en échange de la casse pour s’imposer comme le chantre de l’innovation technologique en Russie, après avoir été le jeune libéral réformateur de la fin des années Gorbatchev. Il se murmure à Moscou que Tchoubaïs pourrait, s’il le souhaitait, prétendre à de hautes responsabilités dans le futur gouvernement de 2012. Il aurait donc encore l’avenir devant lui… Après le putsch d’août 1991, le pays a vécu une « métamorphose » (Georges Sokoloff). Quatre mois de cauchemars pour certains ménages ruinés. La thérapie de choc n’a eu besoin que d’une poignée de semaines pour annihiler la vieille économie planifiée. Les privatisations décidées par l’équipe de Boris Eltsine allaient connaître une vitesse de réalisation certainement jamais égalée dans aucun autre pays de la planète.  Ce « blitz programme » a été conçu par Tchoubaïs alors à la tête de l’institution gouvernementale le « Comité d’Etat pour la propriété » (GKI) composé de consultants de toutes nationalités, en majorité des Américains. Selon certaines analyses, ces conseillers américains auraient tout fait pour imposer des réformes excessives et transformer la Russie en nain économique… Il n’en reste pas moins que le Premier ministre Gaïdar a jeté son dévolu sur Tchoubaïs pour organiser les privatisations entourées d’un vide juridique béant. La distribution de la propriété était alors l’apanage de quelques chefs d’administration et de provinces qui choisissaient eux-mêmes ceux qui pouvaient être éligibles à l’accès à la propriété. A l’automne 1991, l’équipe Gaïdar vit défiler des leaders de tous poils armés de dossiers pour une redistribution intuitu personae de la propriété. Tchoubaïs finit par faire confiance à certains hommes d’affaires, sans réelle conviction semble-t-il. Bourreau de travail, Tchoubaïs pourrait facilement endosser le surnom d’un ancien directeur de cabinet français appelé le « 05 heures – Minuit ». Les affaires se dénouant parfois même après minuit… Technocrate précis dans sa gestion, c’est lui qui a lancé les bons de privatisation envoyés aux citoyens, ce bon ayant été qualifié par Boris Eltsine de « billet vers la liberté ». Mais tout est allé très vite, trop vite et la valorisation globale de l’industrie russe s’est retrouvée bradée. Si certains ménages ont profité de leurs bons, d’autres ont attendu trop longtemps et furent victimes d’une dévaluation qui détruisit 95% de leur valeur nominale. Cette expérience reste gravée dans les mémoires de tous ceux qui ont traversé cette période. Anatolii Tchoubaïs continue d’être perçu chez les sexagénaires de façon très négative. Il faut dire que ces bons au Trésor, appelé par les banquiers des obligations du Trésor ne furent rien d’autre qu’une subvention déguisée de l’Etat aux groupes bancaires.

INNOVER, C’EST PRENDRE DES RISQUES : UNE DEVISE « TCHOUBAISSIENNE »

A une certaine période de l’ère Boris Eltsine, Tchoubaïs faisait partie de ceux, qui, avec Viktor Tchernomyrdine et Boris Berezovski pouvait prétendre diriger économiquement le pays. Ce qui attirait l’entourage du Kremlin chez cet économiste, c’était son assiduité intellectuelle en faveur de l’innovation. Ce n’est pas un hasard s’il est aujourd’hui à la tête des nanotechnologies et s’il est régulièrement consulté par les autorités pour réfléchir à d’autres pôles innovants dans la Fédération. Tchoubaïs a fait sienne les thèses de l’économiste Joseph Schumpeter qui a décrit le concept d’innovation en 1911 dans la « Théorie du développement économique ». Il s’agit selon lui d’ « Imposer une nouveauté technique ou organisationnelle, pas uniquement en raison de son invention ». Dans la perception du réformateur, l’innovation s’inscrit en Russie dans la recherche d’une opportunité ou simplement d’une idée spontanée. Quelque chose de nouveau est initié et réalisé pour le bien d’une entreprise, de l’Etat ou du bien commun. Au travers des nanotechnologies, un lien se créer entre l’innovation et le développement social avec la formation aux sciences nouvelles dans les universités. La crise de l’État providence et le retrait de l’État de certains champs d’intervention laissent place à des initiatives prises par des acteurs issus de la société civile et possédant les capacités, les compétences et le pouvoir nécessaires pour mettre au point de nouveaux débouchés compétitifs. C’est dans ce contexte que les initiatives de Tchoubaïs sont intéressantes. De condition modeste, Anatolii Tchoubaïs s’est forgé seul et ne doit sa carrière qu’à sa pugnacité et à ses idées. Lorsqu’en 1979, il a constaté avec certains de ses amis dont Grigorii Glazkov que la recherche de la perfection économique n’était plus compatible avec le soviétisme tel qu’il était alors pratiqué, il a retenu l’attention d’une partie de l’establishment. Avec Youri Yamargaev, ils rêvaient de bousculer le système pour dépasser les économies concurrentes. Tchoubaïs connaît bien ce système. Comme son père tankiste, il le respecte mais pense qu’il mérite mieux et que sans une réforme en profondeur, il finira par s’effondrer de lui-même. D’où son engagement dans le groupe des jeunes réformateurs. Une prise de risque pour sa carrière qui lui a réussi. Si Tchoubaïs est un produit du système, il s’est en quelque sorte préparé de longue date à sa chute en s’inscrivant très tôt dans le mouvement des jeunes réformateurs. Il s’était également projeté dans le brouillard post soviétique en voulant que son pays donne le meilleur de lui-même. Parmi les critiques faites à Tchoubaïs, il y a son appartenance à la caste des oligarques. La « Tchoubaismania » n’est pas pour demain… Beaucoup lui reprochent d’avoir oublié ceux qui l’avaient aidé au cours de son ascension notamment à la tête d’EES Rossi, Electricité de Russie.  Il est également accusé par certains d’avoir participé au « pillage de la Russie » dans le cadre des privatisations. En 2005, il frôle la mort dans un attentat impliquant d’anciens officiers du renseignement militaire (GRU)… Mais cela n’entame pas sa soif d’innover et de faire des propositions, quitte à se créer des ennemis.

CAP SUR 2012

Et l’avenir dans tout cela ? Il suffit de visiter son site Internet (www.chubais.ru) pour constater qu’il envisage avec une certaine prétention le futur de la Russie comme celui d’un Etat innovant, un Etat « tchoubaissé » allant de l’avant et mettant en exergue ses meilleurs chercheurs et mathématiciens. Un pied de nez à tous ceux qui enterrent la Russie dans le linceul d’un pays émergent rétrograde. Tchoubaïs est-il un rêveur, un utopiste ou bien un érudit plein d’ego au service de son pays ? Seule certitude, c’est un personnage qui a traversé les époques et à ce titre, il convient de se pencher sur sa trajectoire passée et prochaine dans le cadre du « projet 2012 » récemment évoqué par Russie Unie et Dmitrii Medvedev. Il sera vraisemblablement l’un des ressorts clefs du prochain pouvoir et le prochain Président, après le camouflet du ministre Koudrine, pourrait vouloir s’en remettre à un homme d’expérience jouissant d’un certain respect à l’international comme…  A. Tchoubaïs ?

 

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